jeudi 19 novembre 2015

A quoi bon

Je n'ai pas donné signe de vie depuis un bon bout de temps ... même pas depuis ce vendredi 13 novembre 2015 qui restera gravé dans notre chair, une cicatrice de plus, la cicatrice de trop.

J'ai toujours réagi, sur le vif : premières exactions d'Al-Asad, Charlie, Nigéria avec cette même rage de vouloir dénoncer, d'en parler pour que ça se sache (enfin pas Charlie, là personne n'a eu besoin de moi), mais cette fois à part partager des articles, les bons mots des autres, les rois de la plume et leurs belles et sincères pensées sur les réseaux sociaux ... impossible de m'enflammer.

Cette fois-ci ils ont réussi, ils m'ont tuée.

Je me sens complètement vide.
A quoi bon ?
A quoi bon se déchaîner sur son clavier, enfoncer les touches comme une dératée pour dire aux autres, mais à qui au fait ??? youhou vous avez vu ??? 3 000 morts ce 7 janvier 2015 au Nigéria par Boko Haram !
3 000.
Oui 3 000.

et puis rien ne bouge, c'est la même chose en pire. Comment, après ces vagues quotidiennes de meurtres ... de Kaboul à Nairobi, d'Istanbul à Bagdad, de Tunis à Beyrouth ... on n'a toujours pas compris ?

Quand j'étais enfant, j'étais terrorisée par la guerre ... comme tous les gosses. 
Ces images du 20 heures qui tournent toujours en boucle. Parce que toujours, quelque part, l'humain s'acharne à se détruire. 
Mais en bonne petite française naïve, je me suis toujours sentie protégée, par la Nation, la démocratie, mon petit coin de paradis.

Maintenant j'ai peur.
Je vais vous dire tout ce qu'il ne faut pas.
Oui j'ai peur. Au sens premier. Au sens viscéral, animal.
Je n'offrirai pas de places à Disneyland pour les filles à Noël comme je le pensais.
Je n'irai pas. Surtout ne pas tenter le diable.
Je vais pourtant au resto, en terrasse ... pas en signe de protestation, de révolution, ou de rébellion ... par habitude, parce que tout ce que je fais depuis vendredi est vide de sens. J'ai l'impression de faire semblant. Quand je plaisante avec mes collègues ou les clients, c'est pour de faux. Mon esprit est constamment ailleurs. Je n'ai plus envie de rien.

Je me suis toujours demandée comment fait le gars ou la nénette qui vit à Bagdad ? Comment tu fais pour te lever, traverser la rue quand tu sais que la probabilité qu'une voiture te pète à la gueule est juste grande, trop grande ?
Bah je viens de comprendre que tu le fais. C'est tout.

Non je n'aurai pas l'indécence de nous comparer aux irakiens ... mais chose est sure qu'en ce 14 novembre au matin où j'ai découvert le massacre, j'ai quand même pris la route.
Je n'avais pas envie de partir un mois loin de mes filles, de ma mère. Je voulais rester avec l'Homme prostrée dans ma petite maison en haut de la colline. Mais la vie te rappelle à la réalité : travailler = argent = manger.
Il faut y aller. Je suis seule à Lille pour mon marché de Noël.

Sauf que depuis ce 13 novembre, je n'y arrive plus, je n'y arrive pas.
Tout ce que je fais est sans but, par automatisme. Même quand je bosse, j'y pense. J'ai ce truc à l'arrière du crâne, ce souvenir, cette pensée qui me ronge le cerveau, cette chose au bide, cette tristesse, ces larmes qui coulent sans prévenir plusieurs fois par jour.
Les seules fois où j'ai ressenti ça c'est quand mes proches sont morts.
Je suis en deuil.
Complètement désabusée et écoeurée par les 'grands' de ce monde qui nous y ont tout droit menés. Oui on répond au terrorisme, oui il faut les combattre mais entre la poule et l'oeuf ??? qui a commencé le premier ?
Parce que là quoi qu'on en dise, la 3ème guerre mondiale on y est.

Alors vous allez me haïr pour ne pas lutter, pour baisser les bras et ne plus m'indigner ... mais quand aujourd'hui je lis une fois de plus dans Courrier International : 30 morts au Nigéria par Boko Haram qui a fait allégeance à l'EI et bien je n'ai plus de force. Vraiment.

J'espère que cette douloureuse sensation d'anéantissement personnel ne sera que de courte durée.
Qui peut prédire le temps qu'il me faudra à accepter qu'on ait attaqué ma ville, mes potes, ces gens que j'ai tant croisés. C'est eux et nous. 
Nous sommes devenus de la chair à canon à force de ne pas nous préoccuper ou trop peu, juste le temps de s'assurer que nos intérêts économiques étaient préservés, de ceux qui souffraient à l'autre bout de la terre. 

C'est le message le plus pessimiste que je n'ai écrit, sans pouvoir lui insuffler une once de rage et d'indignation : pardon.

Peut-être que j'ai besoin aussi de vous, de vous le dire, vous le jeter à la figure pour aller mieux, évacuer.
Mais ai-je le droit d'être autant accablée quand je vois les messages incroyables de certains proches de victimes ?
NON, mais je n'y arrive pas.