lundi 7 septembre 2015

D'où l'importance du Photojournalisme ...

En pleine crise des migrants, l'Europe, ou plus largement le monde occidental, s'est vu réveillé par un cliché. Une seule image semble avoir fait bouger les lignes jeudi dernier.

Sauf que cette photo du petit Aylan échoué, noyé sur une plage turque a suscité un débat autour de sa publication. Faut-il la montrer ? Est-ce du voyeurisme ? A-t-on besoin d'être confronté à la vue de ce drame pour en prendre conscience ? Respecte-t-on la dignité humaine ?
Au moment où VISA pour l'image, le plus grand festival international de photojournalisme bat son plein à Perpignan, une fois de plus le photoreportage est remis en cause. 
Copyright Sergey PONOMAREV pour le New York Times à gauche : expo La Syrie d'Assad
Eli Reed / Magnum Photos à droite : rétrospective de 50 ans de carrière A Long Walk Home
 
Je suis toujours autant stupéfaite que le travail de ces photo-reporters soit critiqué, taxé de démarche macabre ou pire d'inintérêt total. NON. Le photojournalisme est essentiel à l'information. Parfois même plus. Malheureusement, la photo d'Aylan Kurdi en est la preuve supplémentaire.
 Copyright BULENT KILIC / AFP Kobané, Syrie, 30 janvier 2015
Lauréat du VISA d'Or 2015
 Copyright Daniel Berehulak / Getty Images Reportage / The New York Times : expo Epidémie au Libéria, 5 septembre 2014

Qu'est-ce qui fait la différence entre une vraie photo d'actu et une autre ?
La réponse s'impose d'elle-même au fil de nos navigations sur la toile depuis la "crise" des migrants. 
D'un côté, nous sommes confrontés à cette photo, construite, réfléchie, celle d'Aylan qui raconte la tragédie qui s'est déroulée dans la nuit de mercredi à jeudi dernier, qui met tout le drame des migrants en abîme : le corps d'un enfant échoué et ce garde-côte qui le récupère. La photo explique, raconte, interpelle, émeut, révolte : un naufrage, une famille décimée, des policiers qui doivent gérer ces atrocités quotidiennes.

De l'autre, on nous balance des photos de cadavres d'enfants noyés, brut de décoffrage, sans filtre. Même si l'effet escompté d’écœurer la personne qui la regarde est bien là, elle provoque également l'inverse. En quoi une photo de cadavre seul peut-elle provoquer une réaction positive ? En rien. Sans contexte apparent, sans respect de la victime, ni de ses proches, ces photos suscitent le désintérêt, voire le rejet. Plutôt que de fédérer, elles peuvent même aller jusqu'à la banalisation du "morbide". Par ailleurs, ces photos n'expliquent rien. Elles pourraient être prises n'importe où. 

C'est bien là le problème. A force d'être inondés de photos, de vivre dans ce monde d'images incessantes, nous ne faisons plus la différence. Pourtant les reporters photo font toute la différence.
Je ne supporte plus d'entendre qu'on n'a pas besoin de voir pour prendre conscience des drames de la vie. Sauf que jusqu'à présent c'est bien le photojournalisme qui a maintes fois fait avancer les choses ... ce genre de commentaire, on l'entend depuis des années et des années par les détracteurs de Visa Pour l'Image qui trouvent que décidément c'est vraiment trop dur, qu'on n'a pas besoin de ces horreurs, d'en ajouter à notre quotidien si difficile ... c'est vrai quoi ! franchement ! laissons ebola, les naufrages, les typhons, les famines, la guerre chez les autres ! Je suis évidemment contre le voyeurisme gratuit mais quand il faut dénoncer intelligemment, je remercie les photo-reporters de faire exister les victimes (pensées particulières à Rémi Ochlik ...). 
Un photo-reporter ne publie jamais gratuitement. Un photo-reporter ne se pâme pas devant la mort. Un photo-reporter ne prend pas son pied sous les bombes. Un photo-reporter est animé par l'ambition de dénoncer, témoigner, s'indigner ... et parfois même s'extasier quand la vie enfin lui en offre l'opportunité. 

 Souvenez-vous ces reporters qui ont éveillé nos consciences :
 8 juin 1972 - Vietnam : un groupe de jeunes est frappé par une attaque au napalm. La fillette nue gravement brûlée devient le symbole de l'horreur de ce conflit au point de décrédibiliser les partisans de la guerre ... la photo fit avancer le processus vers la paix.
 1989  - Chine : L'inconnu seul face aux tanks place Tian'anmen. La communauté internationale prend conscience de la répression chinoise face aux manifestants. La photo devient le symbole de la non-violence face à la répression armée.
Mars 1993 - village d'Ayod au Sud Soudan : un enfant famélique qui n'arrive plus à se déplacer pour dénoncer la terrible famine qui touche la région. 
3 septembre 2015 - Turquie : Le corps du petite Aylan Kurdi est retrouvé sur une plage après le naufrage de son embarcation au large de l'île grecque de Kos.
Voilà ce qu'a dit la photo-reporter Nilufer Demir de l'agence Dogan à propos de son cliché : «Quand je l'ai vu, je suis restée figée, glacée. Il n'y avait malheureusement plus rien à faire pour cet enfant. J'ai fait mon métier. Je voulais juste montrer la douleur que je ressentais quand je voyais Aylan.»
Depuis, la communauté internationale semble réagir et l'Europe accepter d'accueillir les réfugiés syriens. Le photojournalisme a prouvé une fois de plus son rôle dans l'importance de témoigner pour faire progresser l'Histoire. 

5 commentaires:

  1. Merci ma Babidji pour cet article. J'espère que les lignes bougeront enfin. Qu'on va enfin faire quelque chose pour les aider.

    Pour la petite histoire, Catboy, 3 ans, s'est installé sur mes genoux quand j'arrivais à la dernière photo de ton article. J'ai dû lui expliquer en partie ce qu'il se passait...

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    1. ça a l'air de bouger mais en remuant aussi les idées brunes de certains malheureusement :(
      Ouah ça a dû être dur à gérer avec Catboy !!! Contrairement aux attentats de Charlie, les filles n'ont pas vu les images et n'ont rien demandé ... on ne les a pas trop mises devant la téloche ...

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    2. Oui, inch'allah !

      Pour Catboy, j'ai été à l'essentiel. On en a plus parlé avec sa soeur...

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  2. Ouais, tu as raison, refuser de voir c'est se voiler la face, et donc accepter en silence que tout ça continue encore et encore.

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    1. tout est une question de forme ! toutes les images ne sont pas bonnes mais certaines peuvent avoir un impact incroyable !

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