vendredi 7 février 2014

La mère qui cherchait un taf : la bonne blague !


Au départ j’ai mis ça sur le compte des hormones puisqu’on m’avait réduite à mon seul et unique statut de femme, dans tout ce qu’il implique. Je parle notamment de mon rôle de mère, qui primerait sur celui du père, qui m’enfermerait dans un carcan,  finalement incompatible avec le sérieux des fonctions qui m’était demandé. J’ai bien essayé d’oublier cet entretien minable, non non, pas ma prestation, mais les questions surréalistes, archaïques, littéralement anachroniques de mon interlocuteur.
 
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Pourtant les hormones n’y étaient pour rien en ce malaise qui me poursuit depuis septembre dernier. Ce malaise teinté d’une animosité certaine me laisse un goût amer. J’ai l’esprit parasité, dans l’impossibilité de m’en défaire, un peu comme une étiquette qui gratte, un gravier au fond de la godasse … Ca m’agace, ça me tracasse. 
Ce n’est pas ça, en fait ça me révolte. Ca me ronge de l’intérieur. Je suis blessée. Je ne veux plus qu’on me jette en pleine face ma condition de femme, comme un poids susceptible de faire pencher la balance en un sens ou l’autre.

En septembre dernier, je suis convoquée au sein d’une collectivité locale, une communauté de communes de mon département plus exactement, pour un remplacement maternité de 7 mois. Au départ je suis flattée, super motivée, puisque sélectionnée parmi plus de 180 CV pour un entretien d’embauche. Après avoir pris le large pendant plusieurs années, après avoir pris mes distances avec les métiers de la communication pour fonder une famille, je suis soulagée de constater que mon CV est viable sur un marché de l’emploi complètement saturé. Les Pyrénées-Orientales enregistrent le plus gros taux de chômage en France.
Afin de départager les derniers en lice, nous avons une épreuve écrite le matin et un oral l’après-midi. J’avoue, je n’ai pas été spécialement brillante à l’écrit. Je ne me suis pas assez projetée dans l’univers de la fonction publique, je n’ai certainement pas répondu à leurs attentes et ai même pu avoir des lacunes dans ce qui m’était demandé, je n’en sais trop rien.
En revanche ce que je sais, et trop bien, c’est qu’en face de moi, j’ai un quinqua à l’air plutôt sympa d’extérieur mais complètement arriéré de l’intérieur. Le jury se constitue de la jeune femme à remplacer, enceinte jusqu’au cou, de sa supérieure la chargée de com' et, de leur chef de service, le big boss, l’homme, la testostérone à l’état pur.
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merci les banques d'image pour vos représentations si loin de la réalité ...

Après m’être présentée, avoir argumenté certains choix rédactionnels des épreuves du matin,  je l’entends commencer sa phrase : « alors Madame, si je comprends bien vous avez deux enfants en bas âge … ». Intérieurement je me dis que ce n’est pas possible … non ... pas en 2013 … je me pince … m’attends au pire … je me remémore les paroles de ma meilleure amie, nommée à la direction financière d’une filiale d’une grosse boîte française : « tu verras maintenant les recruteurs n’attaquent plus sur la maternité, ils ne m’ont rien demandé sur mes 2 gamins ». Il faut croire que non. Il faut croire que la tendance n’a pas voulu migrer vers le Sud, que le voyage Paris-Perpignan était décidément trop long !
A l’homme d’enchaîner le plus sérieusement du monde : « comme vous pouvez le constater, il y a beaucoup de femmes dans mon service et pfffffff dès qu’un enfant est malade elles sont absentes » (le pffffffff lui fait perdre à l’instant T toute crédibilité).
Les bras m’en tombent. Je crois rêver en plein jour. Je me mords l’intérieur de la joue. J’ai envie de me retourner pour vérifier qu’il ne s’adresse pas à une autre … non … personne derrière moi … je l’aurais vue … je suis bien la cible de ses propos … ma condition de mère propulse cet entretien dans une discussion surréaliste.

C’est plus fort que moi, je réponds du tac au tac « Monsieur, vous savez dans un couple on est deux. Mon mari change les couches, s’occupe des enfants. Si vous voulez je vous le présenterai ». Je signe à cette phrase même la fin d’un ultime espoir, celui d’être embauchée. Je perçois le sourire en coin de la femme à remplacer. Un sourire qui signifie certainement « tu es finie », mais j’y vois aussi une satisfaction personnelle de voir son patron remis en place. Je mate son ventre rond et ne peux esquiver un « ma pauvre »  intérieur.
Après un ou deux échanges supplémentaires que je veux assez légers, malgré ma réponse sans doute perçue comme insolente, je prends le parti de sauver les meubles. Il veut être rassuré, je vais le rassurer … à moi d’ajouter : « j’ai toujours eu des métiers avec des horaires atypiques, je sais m’organiser ». Je lui donne en exemple mes années radiophoniques, les fois où j’allais le soir au stade interviewer les joueurs de l’équipe de rugby de Perpignan, malgré les réveils très matinaux pour assurer les flashs infos. A la simple évocation du mot « rugby », je vois son œil friser, la testostérone refait surface. Je suis décidément face à une caricature. Il m’interroge sur les radios pour lesquelles j’ai bossé. Je le sens toutefois encore dans l’attente d’avoir une vraie réponse concrète. Un truc qui le soulagerait définitivement. J’abdique, je m’en veux, je mets un pied dans ma vie privée et lui balance faiblement : « ma mère est présente pour garder mes enfants si besoin ». J’espère mettre un point final à cette conversation qui s’éternise et revenir à ce qui devait être un entretien d’embauche. L’homme par un assaut final me demande « et elle habite où votre mère ? ». J’ai les tympans en surchauffe. Je me déteste … je lui ai répondu.

De quel droit un potentiel employeur peut s’immiscer dans notre vie privée ? Aurait-il posé les mêmes questions à un homme ? Évidemment non puisque ce sont bien les femmes de son service les causes de sa perte !!!

Ce directeur était d’un pathétique affligeant. Il n’avait de directeur que l’impression d’une fonction sur sa carte de visite, en aucun cas le charisme d’un manager compétent.
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Aujourd’hui j’ai 34 ans et 2 enfants. Je suis la même qu’il y a 7 ans avec un peu plus d’expérience mais des gosses qui semblent effacer d’un coup de gomme l’intégralité de mon CV. A croire que si j’y avais stipulé « 2 enfants » comme au bon vieux temps, je n’aurais pas été convoquée.
Najat Vallaud Belkacem veut réformer le congé parental pour le retour plus rapide des femmes au travail. La gangrène vient du haut. Ce sont les mentalités de ces chefaillons du siècle dernier qu’il faut changer. Je peux vous assurer qu’essuyer plusieurs fois ce genre de comportement vous vaccinerait à jamais de chercher du boulot.

C’est le genre de type qu’on rêverait de poursuivre pour discrimination. Je ne peux m’empêcher de penser aux minorités ethniques, aux handicapés, et aux jeunes femmes qu’on va hésiter à embaucher : celles qui n’ont pas encore d’enfants, celles qui risquent de leur planter un congé mat. à ces pauvres  recruteurs qui ont trop vite oublié d’où ils sortent, de leur mère justement !

Un autre directeur m’a tout de même réconciliée avec le monde du travail quelques semaines plus tard. En entretien, il m’a simplement demandé si j’avais des contraintes personnelles. Une seule question, simple, non intrusive, qu’on imagine être également posée à un candidat homme. En répondant tout simplement non, c’est comme signer un accord tacite oral qui signifierait « je suis sérieuse et organisée », un point c’est tout. Je n'ai pas été choisie, convaincue que je ne répondais pas au profil recherché, aucune ambiguité alors qu'elle subsiste pour l'autre job. 

Je passe pour une féministe hystérique. Je ne défends pourtant que le droit des femmes. Je pense à Nathalie Kosciusko-Morizet quand elle a remis en place le journaliste l’interrogeant sur sa coupe de cheveux. Je pense à Anne Hidalgo qui s’étonnait, dans un sujet d’Envoyé Spécial la semaine passée, qu’on ne demande pas aux politiques hommes si ils connaissaient le nom des joueurs de foot de telle ou telle équipe. Nous sommes éternellement confrontées à des clichés, des clivages qui nous poursuivent, qui nous empêchent d’avancer. Nous nous fatiguons à sans cesse nous justifier, une énergie qui serait tellement plus utile dans d’autres combats, pour dynamiser notre économie … par exemple … 

Cette semaine madmoiZelle.com a diffusé un court métrage tellement significatif ... où les rôles sont inversés ... je n'y prends même pas plaisir à imaginer les hommes vivre notre quotidien si violent ... juste l'espoir de leur ouvrir les yeux ! Merci Elénore Pourriat, la réalisatrice, pour ce court "Majorité Opprimée" qui je l'espère sera fédérateur ! Mon pathétique entretien d'embauche s'inscrit inexorablement dans la mouvance ... malheureusement ... 

19 commentaires:

  1. ... No comment... Malheureusement :-(

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  2. Argh mon commentaire n'est pas paru :(

    Je disais donc que quand je vois ça, toutes mes velléités d'essayer d'aller voir dans le privé si l'herbe n'est pas plus verte, forte de mes 7 ans d'expérience, s'envolent d'un coup d'un seul !!!

    C'est juste surréaliste, flippant et énervant qu'en 2013, il y ait encore ce genre de propos ! Il y a encore malheureusement beaucoup de boulot à faire !!

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    1. Ah mais les 2 entretiens étaient ds le public ... De tte façon c'est au p´tit bonheur la chance ... Ce mec à au moins pour lui l'avantage de ne pas faire semblant ... Il aurait pu ne rien le demander et m'éliminer d'office intérieurement par ce que j'ai des gosses sans le laisser supposer que ce doit un handicap !

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    2. Oui, j'ai vu que c'était la territoriale ... Sans commentaire !

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  3. Je ne peux pas voir la vidéo là tout de suite, mais j'ai hâte de la montrer à l'homme qui ne croit pas trop à cette discrimination...

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    1. Avt que ça ne me tombe dessus moi non plus je n'y croyais pas ....

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  4. C'est un excellent, excellent billet, même si malheureusement tu as vécu cette histoire à tes dépens. Oui, la ministre est complètement en dehors des réalités, et ses discours bisounours me font bien rire (jaune). Pas une seule fois, depuis que j'ai repris le boulot il y a 2 ans, j'ai échappé aux sarcasmes de mes collègues masculins lorsque je refusais une réunion à 16h pour pouvoir être sûre de partir à 17h30. Lorsque l'on planifie des choses les mercerdis, je peux être sûre qu'ils lâcheront une réflexion du genre "ah mais non, tu sais bien, le mercredi il n'y a que nous qui travaillons" rapport aux femmes qui sont à 80%.
    C'est bien cela, la réalité du monde du travail, en France et en 2014. Et bien entendu je ne parle pas des salaires ... Bien entendu!

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    1. à 100% d'accord avec toi ! et merci pour le compliment ;)

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  5. Crois-le ou non mais il y a tout de même des types qui font passer des entretiens et qui t'embauchent ;) Cela n'empêche pas qu'ils te posent quand même ces questions (cela mettra du temps pour qu'on en sorte de ces poncifs). Cela m'a arrivée lors de mes 2 derniers entretiens et à chaque fois j'ai été embauchée. Par contre, à chaque fois il s'agissait d'hommes catho ayant 4 enfants. Donc le constat est étrange : j'avais le sentiment qu'ils m'admiraient de vouloir allier maternité et boulot tout en me donnant leur aval s'il fallait que je quitte plus tôt...

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    1. honnêtement si il m'avait juste demandé si la matérnité était en frein ce serait passé mais de là à me demander où vit ma mère (genre le type qui calcule intérieurement celle qui sera plus vite à l'école elle ou moi en cas de pépin) et de là à fustiger les femmes, car ses mots étaient exactement ceux là, en disant qu'elles sont tjs absentes c'est juste insupportable ! et je confirme j'ai d'autres copines à qui on a posé la question de l'organisation familiale et qui ont aussi eux les jobs ;) encore heureux !

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  6. Un long et houleux débat, malheureusement intemporel...
    Et un très bon billet qu'il faudrait largement partager !

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  7. Bravo pour ce billet ! Malheureusement, il rappelle à quel point c'est plus difficile (même si la plupart des hommes ne veulent pas le reconnaître) pour une femme, surtout si elle est Maman, de se faire une place dans le monde du travail.
    Dans le même esprit, les inégalités de salaire sont toujours d'actualité. Ma mère occupait une place importante dans une banque: à poste équivalent, elle gagnait moins que les hommes. Et quand elle a voulu partir, le big boss n'a pas voulu: tu comprends, elle bossait mieux et plus et "coûtait" moins cher ! C'est absolument révoltant!

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    1. arrête tu vas me rendre folle ! ça m'énerve à un point ! clairement on est moins payée et donc exploitée ! oui c'est le mot !

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  8. très bel article... en même temps, il n'y a pas que les hommes qui peuvent réagir comme ça ! je t'assure que des femmes parfois ce n'est pas mieux ! ma chef a moi, a une fâcheuse tendance à s'intruser dans la vie privée et à poser des questions qu'elles ne devraient pas...

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    1. j'en avais déjà parlé ici du comportement des femmes qui recrutent justement : http://babidji.blogspot.fr/2012/05/la-femme-ce-sous-homme.html et je crois que c'est encore plus choquant ! J'imagine que c'est une façon pour elle de se sentir égale à l'homme justement en adoptant ses pires défauts ! Je te plains au quotidien en ts les cas !

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  9. C'est révoltant et lamentable... Je ne sais pas s'il sera possible un jour de concilier les deux parties. C'est difficile pour les femmes de concilier vie professionnelle et vie de famille. C'est difficile notamment dans les petites entreprises de concilier embauche des femmes et risque d'absence (que ça soit enfant malade ou maternité).
    J'ai le sentiment que le monde du travail est tellement trop rigide et inadapté... à la vie des hommes et des femmes... ?

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    1. j'avoue qu'en tant que femme d'entrepreneur je sais ce que c'est comme risque à prendre l'embauche (en général) mais bon le seul glandeur qu'on a eu c'est un mec en l'occurrence !!! et on ne peut pas prévoir mais là une grosse collectivité ça craint ! dans ce cas qu'ils zappent les CV de nanas et puis voilà ;)

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